Une vie sur Pause d’Adèle Dachy : ce que racontent les centres d’accueil
Une vie sur Pause d’Adèle Dachy est un podcast qui raconte le quotidien de demandeurs d’asile en centre d’accueil en Belgique.
« Personne ne quitte sa maison à moins /Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin. (…) Et Personne ne quitte sa maison / À moins que ta maison ne te chasse vers le rivage (…) Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille / Qui te dit / Pars / Pars d’ici tout de suite (…) »
Ces vers sont ceux qu’empruntent la réalisatrice du Podcast à la poétesse Warsan Shire dans Home. Ce que rappelle Warsan Shire, c’est que loin de la barbarie et des chiffres auxquels ils sont figés, les exilés sont des individus. Devenus les représentants des maux de la société, ils occupent des heures de débats absurdes sur les chaînes en continu. Inutile de rappeler que l’immigration constitue la seule ligne politique des partis d’extrême droite et de nombreuses chaînes d’info en continu.
Les éditoriaux politiques et les logorrhées médiatiques définissent l’immigration comme une suite de chiffres et des dépenses pour les contribuables de la société : « on ne peut pas demander aux contribuables de payer des chambres d’Hôtel aux immigrés » dixit CNEWS, « les chiffres parlent d’eux-mêmes » affiche le site du MR en Belgique. Demandeurs d’asile, réfugiés, exilés forment un bric-à-brac indistinct, réduit au mot unique « d’étranger ». Même à gauche, ils restent souvent ramenés à des statistiques et ne sont défendus qu’à travers leur force de production supposée bénéfique pour nos pays. Déshumanisés, considérés comme une masse, ils sont réduits à un troupeau sans histoires ni cultures. Objets d’une obsession permanente, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont pourtant très mal racontés.
C’est pourquoi Adèle Dachy a décidé d’oublier les chiffres et le pathos afin de réinterroger l’humain à travers son podcast Une vie sur Pause, disponible sur Spotify.
Chargée de communication à la Défense des Enfants International (DEI) en Belgique, Adèle Dachy travaille au sein d’une ONG fondée en 1979 et représentée dans plus de quarante-cinq pays à travers le monde. La DEI est un mouvement dédié à la protection et la promotion des droits des enfants, basé sur la Convention internationale des droits de l’enfant à Genève. À l’échelle nationale, chaque section fixe ses priorités. Elles sont au nombre de quatre, comme l’explique Adèle lors de l’interview : la lutte contre les violences envers les enfants, les droits des enfants privés de liberté, une justice adaptée aux enfants, les droits des enfants en migration. Sur le terrain : formations, plaidoyers politiques, actions en justice. Adèle s’occupe plus particulièrement de la sensibilisation. C’est dans ce cadre qu’elle s’est rendue dans un centre d’accueil : rendre visible un lieu trop méconnu, montrer des quotidiens dont on n’entend pas parler. En cinq épisodes de dix à vingt minutes, elle interroge enfants, mineurs non-accompagnés (MNA), adolescents mais aussi parents. Sa voix constitue le fil rouge du podcast: elle structure les entretiens, interroge les témoins et explicite les éléments clés à comprendre.
Les épisodes s’organisent autour de différentes générations rencontrées, chacune évoquant son rapport au centre d’accueil. Le centre est le lieu où la vie se met en pause : un espace de transition, suspendu à l’attente d’une décision. Si la réponse est positive, le statut de réfugié est accordé ; si elle est négative, un recours est possible, avec le risque constant de l’expulsion. Conformément à la Convention de Genève, chaque demandeur d’asile a droit à un accueil durant toute la durée de sa procédure et peut solliciter la protection du pays dans lequel il arrive s’il craint d’être « persécuté du fait de sa religion, de sa race, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social (…) ».
En attendant cette réponse, les personnes sont hébergées dans des centres souvent éloignés des villes. En Belgique, ils sont gérés par Fedasil, la Croix-Rouge, Rode Kruis et d’autres partenaires. Très différents les uns des autres, ces centres sont fréquemment installés dans d’anciennes casernes militaires, des bunkers ou des hôpitaux désaffectés. Cette histoire du lieu s’inscrit dans l’imaginaire des enfants, qui la réinventent à travers leurs jeux et leurs fantasmes. Imaginer devient alors une manière de survivre dans un espace qui ne s’y prête pas.
Pour les adolescents, le centre est aussi un lieu de honte et d’ennui. À l’âge où l’on cherche à rentrer dans des cases, où l’on rêve d’un « chez soi », comment assumer de vivre dans un espace provisoire et désaffecté ? La violence y est parfois présente : agressions physiques, sexuelles ou verbales. Les habitants doivent cohabiter avec des inconnus, partager des chambres lorsqu’ils arrivent seuls, composer avec d’autres langues et d’autres cultures, tout en faisant face à l’exil. Pourtant, le podcast laisse aussi entendre des rires et des récits d’attachement à ce lieu paradoxal. Car si le centre est supposé être temporaire, l’attente s’étire durant des mois, voire des années : les enfants y grandissent, les adolescents s’y construisent.
Le dernier épisode est consacré aux mineurs non accompagnés (MNA). Seuls, sans parents, ils ont fui leur pays. En Belgique, ils sont entre 2500 et 3000 et bénéficient d’une protection spécifique en tant que mineurs : droit à un tuteur hébergement dans un centre adapté, scolarisation, protection contre le retour forcé, possibilité d’introduire une demande d’asile en tant que mineur. Pour accéder à ces droits, leur minorité doit toutefois être reconnue.
Or, beaucoup de MNA ayant perdu leurs papiers durant l’exil doivent se soumettre à un triple test osseux afin d’estimer leur âge. Cette méthode médicale, largement controversée et utilisée principalement en Belgique, repose sur une radiographie des dents, du poignet et de la clavicule. La Plate-forme Mineurs en exil a mis en lumière les nombreuses marges d’erreur de cette pratique dans un rapport détaillé de quarante-huit pages mêlant témoignages, littérature scientifique et analyses médicales. Elle rappelle notamment que « les tests sur lesquels se base l’estimation de l’âge n’ont jamais été développés dans le but d’estimer l’âge d’une personne. » De plus, les groupes de référence utilisés sont composés d’une population blanche de la première moitié du XXe siècle, sans aucune représentativité pour des jeunes nés dans les années 2000 en Syrie, Afghanistan ou encore Somalie.
Dans son épisode, Adèle Dachy évoque les conséquences majeures de ces erreurs au sein même du centre d’accueil où la vie de ces jeunes est bouleversée. Deux témoins, Daniel et Mohammed, racontent cet entre-deux permanent : considérés comme des adultes par la société, mais traités comme des enfants par leurs camarades du centre. Ils dorment et mangent avec des hommes beaucoup plus âgés, sans jamais se sentir à leur place. Leur vie d’enfant et d’adolescent leur est confisquée ; le seul espace où ils se sentent reconnus comme tels est à l’école.
Le podcast Une vie sur pause apparaît comme indispensable. Il donne à entendre une réalité largement méconnue et rappelle que, dans un centre d’accueil, il n’y a pas seulement du tragique, mais aussi une vie qui continue, une vie qui construit, malgré tout.
Publié le 2 janvier 2026
