Antígona González de Sara Uribe : écrire et résister pour les corps disparus
Publié en 2012, Antígona González de Sara Uribe naît d’une commande visant à décrire et à dénoncer la violence de la guerre contre la drogue au Mexique, qui oppose les cartels de la drogue au gouvernement mexicain. L’œuvre se situe dans l’État de Tamaulipas, région où les cartels sévissent avec une intensité particulière et qui concentre l’un des plus grands nombres de disparitions du pays.
« Comment écrire de la poésie dans un pays en guerre ? » se demande Sara Uribe, que peut faire la langue dans un pays où les corps disparaissent ? Selon le CNB (Commission Nationale de Recherche des Personnes Disparues), 132 032 corps sont disparus et non localisés au Mexique depuis 1952… et ces chiffres augmentent chaque jour. Depuis que la guerre au trafic de drogue a été déclarée, l’espace public au Mexique est devenu l’écriture spatiale de la violence : tuer des civils devient une mise en scène visant à produire de la terreur. Pour décrire la disparition et l’invisible, l’écriture de Sara Uribe se déploie à rebours du spectaculaire, du sang, de l’horreur et de la peur : aux corps, elle rend des noms.
Son poème dramatique, davantage encore qu’une réécriture, se réapproprie le mythe d’Antigone dans un pays où les disparitions forcées font rage. Son texte s’inspire de la disparition de José Luis González, enlevé à San Fernando dans l’Etat du Tamaulipas où en 2011, 193 personnes sont enlevées et assassinées par le cartel Los Zetas. Antígona se met alors à chercher le corps de son frère Tadeo pour lui offrir une sépulture.
Les premiers mots de son texte dramaturgique donnent l’instruction de « compter les morts », de restituer une matérialité aux corps disparus. Pour entrer dans les faits, son écriture fouille et compile des documents : témoignages, fragments de la Nota roja (journal populaire au Mexique), appels aux familles des victimes, données issues de rapports officiels. Mais lorsque les documents se révèlent insuffisants, lorsque les blancs et les silences se creusent au cœur même de l’archive, l’écriture bascule vers une autre forme de présence. C’est alors que surgit le mythe d’Antigone. Pour retrouver le corps de Tadeo et lui offrir une sépulture, le « je » devient Antígona González : « Je ne voulais pas être une Antigone / mais ça m’est tombé dessus. » Au-delà du mythe de Sophocle, Sara Uribe convoque d’autres écritures, des mots et cris de Judith Butler aux vers d’Harold Pinter, tissant une polyphonie où les voix des morts et des vivants se superposent.
Rapidement aussi, la voix d’Antigone se démultiplie : « Nous sommes toutes des Antigone. » D’une voix auctoriale, se construit un chœur de voix féminines, des voix plurielles qui portent toutes ensemble la responsabilité de chercher les corps. Les voix plurielles font écho aux madres buscadoras (les mères en quête) : des militantes mexicaines qui se regroupent pour rechercher leurs proches disparus. En s’assemblant, elles forment ce que la chercheuse Ileana Diéguez nomme « communitas ». Alors que la communauté est une structure stable et hiérarchisée, la communitas se crée comme anti-structure, hors des institutions et des hiérarchies formelles et forment des espaces de résistances au Mexique. Dans ces dernières, l’art se constitue comme un acte de réparation et de mise au centre de la vie. Depuis 2011 par exemple, Bordando por la Paz à Mexico, un collectif qui réunit beaucoup d’artistes, brodent dans des mouchoirs les noms, les lieux et les conditions de toutes les personnes disparues. Le projet permet non seulement de rendre des noms aux corps mais aussi de se réunir et d’occuper des espaces publics pour tenter un acte de réparation, dans un lieu où le tissu social est brisé par la violence. Dans ces communitas, le texte de Sara Uribe est partagé et joué. Il constitue un moyen, à l’instar des noms qui se tissent sur les mouchoirs, de rendre présents les absents, de faire corps pour l’absence des personnes disparues et de constituer un espace de mémoire.
Si les corps demeurent absents et tombent dans l’oubli c’est aussi parce qu’ils sont précaires et disparaissent dans des lieux qui n’intéressent pas toujours la presse internationale. Écrire Antígona González permet de se réapproprier un mythe occidentalisé, non plus tant au sens de réécriture mais de déplacement : Antigone appartient au Mexique et les morts méritent aussi une sépulture.
Lire Antígona González nous paraît indispensable en ce que l’œuvre constitue à la fois un espace de résistance, de présence et d’appréhension d’une réalité souvent connue qu’à travers ses statistiques. L’écriture se tisse dans un souffle continu, dans une respiration qui ne s’achève qu’au dernier vers. Elle crée un espace de mémoire dans un mouvement où les corps prennent vie.
La traduction de Philippe Eustachon d’Antígona González est à retrouver gratuitement (sur commande) sur le site de la Maison Antoine Vitez.
publié le 10 février 2026
