
Dessiner pour résister : quand le crayon défie la répression
Dessiner pour résister est une série documentaire disponible sur Arte qui suit, épisode après épisode, des dessinatrices qui utilisent le dessin comme outil de survie et de contestation. Le format est simple : six pays, six histoires, six manières de faire du dessin un geste politique. Le dispositif est volontairement léger, presque intimiste, pour laisser chaque artiste raconter son rapport au danger, au quotidien et à l’acte de créer sous pression. La série traverse ainsi des contextes très différents, de la Syrie en guerre aux États-Unis ultra-politisés, en passant par l’Égypte où la liberté d’expression reste sous surveillance.
Parmi elles, l’épisode consacré à la Russie se démarque par sa tension constante et par la figure de Victoria Lomasko, dont le travail documente la vie sous un régime qui verrouille progressivement toute voix dissidente.Le film s’attarde longuement sur son rapport au terrain, sur la solitude de son travail et sur l’idée que dessiner, pour elle, revient à consigner ce que l’État voudrait rendre invisible.
Victoria Lomasko, dessinatrice et enquêtrice du quotidien, a passé des années à observer la Russie depuis ses marges : salles de tribunal, rues bloquées par la police, attroupements dispersés avant même d’avoir commencé. Ses planches ressemblent à un inventaire du réel, attentif à ces moments fugaces qui disent la peur : un échange de regards, un mouvement de recul quand apparaissent les uniformes, une conversation interrompue trop vite. Rien n’est héroïsé, rien n’est exagéré. Elle montre juste la vérité d’un pays qui se crispe.
Le film la suit au moment où cette crispation devient étouffement. Fin 2021, les manifestations contre les fraudes électorales se multiplient puis s’éteignent sous la répression. Début 2022, l’invasion de l’Ukraine fait franchir un cap supplémentaire au pouvoir russe, qui assimile désormais toute opposition à une menace à éliminer. Pour Victoria Lomasko, la ligne rouge est franchie, et alors, rester signifierait se taire. Elle part donc précipitamment, abandonnant ses archives et une partie de sa vie. Depuis son exil à Bruxelles, elle commence une fresque immense consacrée à cet hiver 2021-2022. On y voit des silhouettes chancelantes et des foules disloquées. Tout semble instable, comme si ce moment avait fissuré la Russie de l’intérieur. Le documentaire montre la manière dont cette œuvre se construit, non pas comme un manifeste, mais comme une mémoire. C’est une tentative de fixer ce que la Russie efface au fur et à mesure. Cette fresque apparaît comme une manière de revenir, symboliquement, dans un pays où elle ne peut plus mettre les pieds.
L’épisode met aussi en lumière un aspect central du travail de la dessinatrice : pour elle, la violence politique et la violence intime fonctionnent sur les mêmes ressorts. Domination, silence imposé, impossibilité de dire ce qui arrive. Elle relie ces deux sphères parce qu’elles coexistent dans les récits des femmes qu’elle rencontre, et parce qu’elles ont façonné la sienne. Ses dessins mélangent à la fois la rue, l’enfance, les procès, ou encore la fuite. Personne n’est isolé de son contexte, et aucun contexte n’est un simple décor.
L’histoire de Victoria Lomasko trouve un écho avec celles des autres artistes de la série : une caricaturiste syrienne qui continue à travailler malgré les bombardements, une dessinatrice mexicaine qui transforme les féminicides en fresques publiques, une autrice indienne de BD poursuivie pour une planche jugée trop critique. L’épisode égyptien montre, lui, le combat de Doaa El-Adl dans un pays redevenu dictature militaire, où la liberté des femmes et de la presse est constamment menacée. Quant à l’épisode américain, il suit Ann Telnaes, célèbre dessinatrice du Washington Post, dont les caricatures dissèquent les dérives du système politique américain. Ces deux portraits complètent la série en montrant que la censure prend des formes multiples, qu’elle soit brutale ou plus subtile. Toutes affirment que le dessin, même fragile, même discret, peut provoquer un mouvement.
C’est sans doute ce que montre le mieux cet épisode en Russie. Loin des discours et des commentaires, il documente un instant précis, un basculement. Il permet simplement de garder une trace. Et dans un pays où l’effacement est devenu une politique d’État, garder une trace est déjà une forme de résistance.
Publié le 1er décembre 2025.