
Ainsi l’animal et nous, penser les dominations à partir de l’animal
Avec Ainsi l’animal et nous, Kaoutar Harchi publie un essai ambitieux qui s’inscrit dans la continuité de ses travaux sur les rapports sociaux de domination, tout en ouvrant un champ encore marginal dans l’espace intellectuel et médiatique français. Paru chez Actes Sud, l’ouvrage ne se présente ni comme un manifeste militant ni comme un essai universitaire classique. Il emprunte à la sociologie, à la littérature et au récit autobiographique pour proposer une réflexion transversale sur l’animalisation, comprise comme un mécanisme central de hiérarchisation des vies.
Le livre s’ouvre sur une scène tirée de l’enfance de l’autrice. Dans son quartier, un enfant prénommé Mustapha est mordu par un chien de la police lors d’une intervention. L’épisode provoque un mouvement de panique et de colère parmi les habitants, qui réclament que le chien soit abattu. Les forces de l’ordre répondent alors par une phrase qui marque durablement la narratrice : « c’est vous les chiens, c’est vous qu’on va crever ». Dans cet échange brutal, tout se confond. Le chien, instrument de la police, devient intouchable, tandis que les habitants sont renvoyés à une animalité méprisable, menaçante, que l’on peut réprimer sans scrupule. En racontant cette scène fondatrice, Kaoutar Harchi montre comment l’animalisation opère concrètement, par le langage et par la violence institutionnelle, pour désigner ceux dont la vie vaut moins que d’autres.
Cet épisode inaugural n’est pas un simple souvenir personnel. Il constitue le point de départ d’une réflexion plus large sur la manière dont l’animalisation structure les rapports de pouvoir. Le chien policier, à la fois animal et arme, cristallise cette ambiguïté : protégé lorsqu’il sert l’ordre dominant, il devient le miroir inversé des habitants animalisés, eux-mêmes rendus vulnérables, traqués, menacés. Dès l’ouverture, le livre pose ainsi une question centrale : qui est animalisé, par qui, et dans quel but ?
Tout au long de Ainsi l’animal et nous, les animaux occupent une place centrale, mais ils ne sont jamais pensés isolément. Ils apparaissent constamment en lien avec d’autres corps dominés, exploités ou rendus invisibles. Kaoutar Harchi décrit la condition des animaux d’élevage, enfermés dans des cycles de reproduction forcée, réduits à leur fonction productive, puis éliminés lorsqu’ils cessent d’être rentables. La truie condamnée à enchaîner les gestations, l’animal transformé en marchandise, la viande esthétisée pour masquer la mort qu’elle implique : ces scènes, décrites avec précision, rappellent combien l’exploitation animale repose sur une mise à distance systématique de la souffrance.
Le texte avance par tableaux successifs, mêlant scènes du quotidien, références historiques et analyses sociologiques. Ce choix formel permet d’ancrer la réflexion dans des situations concrètes, sans jamais se réfugier dans l’abstraction. Les gestes, les mots, les images comptent autant que les concepts. Décrire devient une manière de rendre visibles des réalités que l’ordre social préfère maintenir hors champ.
Au cœur de l’ouvrage se déploie une thèse structurante : l’animalisation ne constitue pas un phénomène marginal, mais un mécanisme fondamental des sociétés occidentales. Animaliser, c’est retirer à un individu ou à un groupe son statut de sujet afin de rendre acceptable son exploitation, son enfermement ou sa mise à mort. Historiquement, ce processus concerne les animaux, les non humains, mais il a aussi été appliqué à de nombreux groupes humains : esclaves, peuples colonisés, femmes, prolétaires, populations racisées ou encore Juifs d’Europe. Kaoutar Harchi montre comment ces logiques se déploient sur le temps long. Les comparaisons animales, loin d’être anodines, préparent et justifient les violences. Les colonisés assimilés à des bêtes, les femmes réduites à des corps reproducteurs, les classes populaires pensées comme des troupeaux constituent autant de figures qui permettent de légitimer la domination. L’animalisation agit ainsi comme un langage commun des violences systémiques.
L’analyse s’attarde notamment sur le régime nazi, présenté comme un moment de radicalisation extrême de ces logiques. L’autrice décrit une double dynamique : certains groupes humains sont déshumanisés jusqu’à devenir éliminables, tandis que le groupe dominant se perçoit comme une forme d’animalité supérieure, prédatrice, autorisée à tuer. L’animalité est alors hiérarchisée, instrumentalisée et intégrée à un projet politique global.
Le livre établit également un lien étroit entre exploitation animale et capitalisme industriel. Les abattoirs, rappelle Kaoutar Harchi, ont servi de modèle à l’organisation du travail à la chaîne, avant d’être transposés aux usines humaines. Cette continuité historique éclaire autrement la manière dont les corps, humains comme animaux, ont été rationalisés, fragmentés et soumis à des logiques de rendement.
Malgré la rigueur de l’analyse, Ainsi l’animal et nous n’adopte jamais un ton désincarné. Les souvenirs personnels de l’autrice jalonnent le texte et rappellent que ces mécanismes de domination s’inscrivent dans des scènes ordinaires, des pratiques familiales et des expériences concrètes. L’intime n’y est jamais décoratif, il sert à montrer comment la violence structurelle s’immisce dans le quotidien.
En formulant la notion d’« ordre zoosocial », Kaoutar Harchi propose enfin une grille de lecture qui dépasse l’opposition classique entre humains et animaux. Elle invite à penser le monde à partir d’une distinction plus brutale : celle entre des vies humanisées, protégées et valorisées, et des vies animalisées, rendues exploitables et interchangeables. Sans livrer de solution toute faite, Ainsi l’animal et nous s’impose comme un ouvrage qui oblige à reconsidérer les cadres habituels d’analyse, en rappelant que ces hiérarchies ne relèvent pas de l’évidence, mais de constructions politiques et historiques qu’il est possible de nommer, et donc de contester.
Publié le 22 décembre 2025