Rayane Jawhary : enseigner pour reconstruire le Liban
À Hermel, dans le nord de la plaine de la Bekaa, à quelques kilomètres de la frontière syrienne, les immeubles portent encore les traces des frappes de l’automne dernier. Au milieu des décombres, une école a tenu bon : Les Esprits Libres. Fondée en 2019 par Rayane Jawhary et cinq amies, cette école laïque accueille aujourd’hui plus de deux cents enfants de différentes confessions. « Un immeuble entier a été rasé juste ici », raconte Rayane, en désignant du doigt le quartier voisin dans une vidéo tournée pour Radio Live, Nos vies à venir. Dans sa voix, ni peur ni résignation, mais une forme calme de détermination. À 30 ans, elle est devenue l’un des visages d’une autre révolution libanaise : celle de l’éducation.
Rayane Jawhary a grandi à Hermel, dans un Liban souvent au bord de la guerre. Très tôt, elle s’engage dans des associations culturelles locales et participe à des projets pour les enfants. En 2012, elle part étudier l’hôtellerie à Beyrouth. Le diplôme obtenu, elle réalise que ce n’est pas sa voie et décide alors de rentrer à Hermel, d’y enseigner, et d’agir là où tout semble figé.
La révolution d’octobre 2019 agit comme un déclic. Dans les rues de Beyrouth, des milliers de jeunes réclament un pays plus juste, débarrassé des divisions confessionnelles. À Hermel, Rayane et ses amies choisissent d’apporter cette idée jusque dans les salles de classe. Ensemble, elles fondent Les Esprits Libres, une école privée, mais accessible à tous, où la laïcité et la coopération remplacent la compétition et la peur de l’autre.
Dans un pays où la majorité des établissements scolaires sont liés à une confession (chrétienne, sunnite, chiite ou druze) leur initiative relève du défi. « Nous voulions que les enfants puissent apprendre côte à côte, sans que leur religion définisse leur place », explique-t-elle. La pédagogie s’inspire des principes de l’Éducation nouvelle : liberté, responsabilité, entraide. Ici, les enfants s’expriment, débattent, apprennent à construire leurs opinions. L’école est un laboratoire d’égalité autant qu’un lieu d’apprentissage.
En 2019, ils n’étaient que huit élèves. Aujourd’hui, ils sont plus de deux cents. L’établissement continue de grandir, soutenu par des organisations comme Solidarité Laïque ou le COBIAC, qui y organisent ateliers d’écriture, de théâtre ou de permaculture. Malgré la guerre et la crise économique, l’école a rouvert ses portes après chaque frappe, chaque coupure d’électricité, chaque hiver glacial.
Pour Rayane, enseigner, c’est résister. Car en effet, l’école est un espace de liberté partagé avec les enfants, ou professeurs et élèves apprennent à vivre ensemble. Son combat n’est pas seulement éducatif, il est politique au sens noble du terme : celui qui consiste à reconstruire une société depuis la base, par la connaissance et la confiance.
À Hermel son école se dresse comme une promesse. Celle d’un Liban où les esprits seraient enfin libres, dès le plus jeune âge.
Publié le 11 novembre 2025.
