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Delta Charlie Delta, convoquer les morts et le survivant par l’écriture poétique 

Il y a vingt ans, le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, Zyed, Bouna et Muhittin sont électrocutés dans un transformateur électrique. Zyed et Bouna meurent et un seul survit : Muhittin. 

Dans les jours qui suivent les habitants des quartiers populaires se soulèvent contre les violences policières. L’événement devient un fait divers, un objet extraordinaire relayé et exploité par tous les médias. Qualifiées par ces derniers d’« émeutes », d’« insurrections » ou de « troubles », ces révoltes ne sont pas interrogées de l’intérieur : la colère des habitants est instrumentalisée pour justifier des mesures sécuritaires et identitaires.

Dix ans plus tard, en 2015, le procès des deux policiers a lieu. Poursuivis pour non-assistance à personne en danger, ils sont relaxés : le tribunal estime que la conscience du péril n’était pas suffisamment grande pour engager leur responsabilité.

En 2016, le dramaturge et sociologue Michel Simonot écrit Delta Charlie Delta. L’œuvre s’inscrit dans une actualité encore brûlante. Pour entrer dans le fait, il mène une enquête sur tous les terrains : médiatiques, informatiques, judiciaires. Il restitue les discours médiatiques de l’affaire, les dialogues du procès, les enregistrements radio de la police, les réactions en ligne en temps réel, les documents réglementaires sur les transformateurs électriques et leurs inventeurs.
Mais de ce matériau documentaire, il fait un montage : il coupe, découpe, recolle les paroles de Sarkozy, de Nicolas Léger, des policiers, du tribunal ou de la presse.

L’enquête laisse place au poème. Pour déplier le fait, Michel Simonot écrit dans un entrelacement constant entre le travail du sociologue et celui du dramaturge : sociologue par l’enquête et la confrontation des points de vue ; dramaturge par la poéticité, le rythme, le mouvement.

Delta Charlie Delta se divise en sept sections. La première raconte les derniers instants de Zyed, Bouna et Muhittin ; les cinq suivantes déroulent les faits ; la dernière invoque Muhittin, le survivant.
Le texte se construit autour de deux temporalités : celle de l’événement, le 27 octobre 2005 ; et celle du procès, en 2015. Le « Chroniqueur » organise le récit, invoque les morts et le survivant.

Si deux temporalités s’enlacent, l’œuvre est pourtant celle d’un présent continu : un présent qui ne s’achève pas, qui invoque la parole des morts et du survivant, un présent qui rend hommage.
Loin des récits médiatiques, loin de l’horreur ou du sensationnalisme, l’écriture de Michel Simonot est celle du chant. En lisant le texte, il est impossible de ne pas vouloir le dire, le porter, le faire entendre. Et c’est par ce souffle que l’œuvre devient théâtrale.

Le 4 novembre, au Théâtre de la Concorde, nous avons assisté à une lecture de Delta Charlie Delta inaugurant la rencontre « autour des questions politiques et citoyennes des banlieues ».

Cinq acteurs sur scène lisaient simplement le texte, face au public. Aucun décor : juste des corps.
En prenant en corps l’écriture ils deviennent un médium entre les morts et les vivants. Le regard des spectateurs se construisait dans une écoute où la mémoire des oubliés se réanimait dans un temps suspendu.

Michel Simonot n’a pas la prétention de parler à la place du survivant ou des morts. L’écriture se fonde dans le mouvement, dans le rythme. Zyed, Bouna et Muhittin sont avant tout des noms à ne pas oublier, des noms à se réapproprier.

                    tu es Zyed

                    tu es Bouna

                    moi Muhittin le toujours vivant (…) nous ne sommes pas un événement nous sommes des noms

Pour ne pas tomber dans le cliché, c’est le rythme qui raconte l’isolement de Muhittin et appelle Zyed et Bouna. Pour ne pas céder à l’illusion du récit, l’écriture fait se heurter les matériaux, les voix, les points de vue, les temps et les lieux.
Et c’est pour cette même raison que la subjectivité de Michel Simonot affleure dans le texte : on ne sait pas trop où, dans le rythme, dans le mouvement mais peut-être aussi dans la figure du survivant. Simonot ne fait pas du théâtre-témoignage ; il est présent dans l’écriture, le survivant d’une autre histoire, d’un récit qui lui appartient mais qui traverse ses vers.

 

Delta Charlie Delta ne prétend pas résoudre les inégalités subies par Zyed, Bouna et Muhittin, ni transformer le monde. Pour l’auteur, le politique appartient aux pouvoirs publics. Mais à travers cette œuvre, Simonot embrasse ce qu’il nomme “une responsabilité artistique”, dans La langue retournée de la culture : celle de confronter, de faire dialoguer, de multiplier les faits.

Depuis trop longtemps, l’histoire de Zyed, Bouna et Muhittin a été réduite, puis oubliée. Il y a quelques jours, les médias évoquaient les vingt ans de la mort de Zyed et Bouna. Mais peu de mots pour Muhittin. Bientôt, l’événement s’efface à nouveau : on revient au budget, à la libération de Sarkozy, à d’autres faits divers. Ce que permet Delta Charlie Delta, c’est de faire persister cet événement, d’entrer dans le fait et de ne plus en sortir.

​                                                                                                                                                                   Publié le 15 novembre 2025.

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