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Nous autres : une archive vivante de l’histoire queer

 

Au BAL, l’exposition Nous autres réunit trois femmes, trois générations, trois gestes artistiques qui se répondent à travers le temps. Donna Gottschalk, photographe américaine née en 1949, Hélène Giannecchini, autrice française née en 1987, et Carla Williams, photographe afro-américaine née en 1965, tissent ensemble une histoire des marges, des luttes et des tendresses. Jusqu’au 16 novembre 2025, leurs œuvres occupent les murs de ce lieu parisien devenu, depuis 2016, un espace essentiel de réflexion sur l’image et sa mémoire.

 

Nous autres est née d’un échange entre Gottschalk et Giannecchini, à l’initiative du BAL. Ensemble, elles imaginent une exposition qui dépasse la simple juxtaposition d’images et de textes : un récit collectif, hybride, où la littérature s’écrit au rythme de la photographie. Hélène Giannecchini ne voulait pas d’un parcours linéaire, mais d’un espace où les mots respirent entre les images, sans les dominer. « J’ai enlevé tous les textes de salle, raconte-t-elle. Je voulais que l’on ait l’impression d’entrer dans un espace littéraire, pas dans une exposition classique. » Sur les murs, les phrases sont placées bas, invitant à lire autrement, à marcher lentement, à laisser les images dicter leur propre rythme.

 

Les photographies de Donna Gottschalk, prises au cœur des années 1970, racontent une Amérique militante et intime. Militante lesbienne issue d’un milieu ouvrier, elle photographie sa communauté avec tendresse et courage, capturant des gestes de vie plus que de lutte. Ses images témoignent d’une époque où aimer, pour certaines, relevait de la résistance. Ce sont des portraits d’amies, de sœurs, d’amantes, mais aussi des fragments d’une histoire collective : celle des femmes queer, des corps et des visages absents des récits officiels. « L’histoire queer, elle est souvent blanche et bourgeoise », rappelle Hélène Giannecchini. « Les corps prolétaires, les corps noirs, les corps trans, on ne les voit pas. Ils sont considérés comme moins désirables, moins montrables. ». 

 

Pour combler ces silences, Nous autres invite aussi le travail de Carla Williams. Sa série Tender, réalisée entre 1984 et 1999 mais restée inédite jusqu’à aujourd’hui, explore la représentation des femmes noires dans la culture visuelle. Dans sa chambre d’étudiante, Carla rejoue les images de l’histoire de l’art en y inscrivant son propre corps, celui d’une femme noire et queer. Par ce geste, elle renverse le regard, se réapproprie une histoire qui ne l’a pas représentée. Donna Gottschalk tournait son objectif vers les autres, Carla Williams le tourne vers elle-même : deux directions opposées, un même désir d’émancipation. Entre ces trois artistes, vingt ans d’écart à chaque fois. Et pourtant, une filiation invisible les relie. Les images circulent, se répondent, se transmettent comme des objets de mémoire. Hélène Giannecchini raconte que Carla Williams, alors jeune artiste de 25 ans, avait photocopié par hasard une photo de Gottschalk portant la phrase I’m your worst fear, I’m your best fantasy. Elle l’a gardée toute sa vie. Cette circulation, cette survivance des gestes et des visages, devient le cœur battant de Nous autres.

 

Le titre lui-même évoque une pluralité : Nous autres, c’est le désir de dire « nous », mais un « nous » élargi, poreux, collectif. Ce n’est pas un groupe fermé, mais un espace de reconnaissance mutuelle. Giannecchini y interroge la possibilité d’écrire autrement l’histoire queer, de l’ouvrir à celles et ceux qui en ont été effacés. Elle refuse de réduire les existences queer à la souffrance. Dans l’exposition, la joie devient un acte politique. Les visages rient, dansent, s’enlacent ; les amitiés se racontent comme des refuges.

 

Le parcours se clôt sur une vidéo : des cassettes retrouvées où les ami·es et modèles de Gottschalk reprennent la parole. Leurs voix résonnent, fragiles mais pleines d’élan, comme un chant venu du passé. Donner une voix à ces corps, c’est leur rendre leur humanité, leur puissance, leur joie. Dans ce geste d’écoute et de réécriture, l’exposition trouve sa force : elle répare, elle relie, elle transmet. Nous autres n’est pas seulement une exposition, mais une tentative de transmission. Elle interroge ce que l’on fait des images, et ce qu’elles font de nous. 

 

En reliant littérature et photographie, intime et politique, passé et présent, Hélène Giannecchini, Donna Gottschalk et Carla Williams esquissent ensemble une autre histoire de la photographie queer : une histoire collective et vibrante, écrite au pluriel.

Publié le 7 novembre 2025.

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