
Le coût de la virilité : ce que la masculinité dominante fait à la société
La violence est omniprésente dans le débat public. Elle sert de point d’appui à des discours sécuritaires, alimente des promesses politiques et structure une partie importante de l’actualité. Mais une question revient rarement de manière frontale : qui commet majoritairement ces violences, et dans quel cadre social elles prennent forme ? Dans Le coût de la virilité, Lucile Peytavin propose de déplacer le regard. Plutôt que d’aborder la violence comme une suite de comportements individuels déviants, elle l’analyse comme le produit d’un modèle culturel largement partagé : la virilité comme norme sociale dominante.
Cette norme s’installe très tôt. Dès l’enfance, les garçons et les filles ne sont pas socialisés de la même manière. Aux premiers, on apprend la prise de risque, la compétition, l’endurance et la retenue émotionnelle ; aux secondes, on apprend l’attention aux autres, la prudence, l’adaptation. Ces différences ne relèvent ni de la biologie ni du hasard. Elles façonnent durablement les comportements, les rapports à la loi, à l’autorité, au corps et à la violence. La virilité devient ainsi une injonction permanente. Il faut prouver sa force, éviter toute forme de vulnérabilité, s’imposer plutôt que composer.
Les effets de cette socialisation apparaissent de manière récurrente dans les statistiques liées aux violences et aux comportements à risque. Accidents graves, agressions, violences sexuelles, incarcération : la surreprésentation masculine traverse les catégories sociales et les générations. Plutôt que d’y voir une fatalité ou une prédisposition naturelle, Lucile Peytavin y lit le résultat cohérent d’un apprentissage social valorisant la transgression et l’affrontement comme preuves de légitimité masculine. L’angle choisi par l’autrice se distingue par sa dimension économique. En cherchant à évaluer le coût de ces comportements, elle ne réduit pas la violence à une question budgétaire. Elle rend visibles les conséquences concrètes, souvent dispersées et peu mises en relation. Chaque acte violent mobilise des ressources publiques considérables : forces de l’ordre, justice, hôpitaux, services de secours, dispositifs de prévention, accompagnement des victimes. À ces dépenses directes s’ajoutent des coûts indirects, plus difficiles à quantifier mais bien réels : traumatismes durables, arrêts de travail, pertes de revenus, désorganisation de trajectoires individuelles et familiales.
En adoptant ce prisme, Le coût de la virilité interroge implicitement les politiques publiques centrées sur la seule répression. Si la violence est en partie produite par un modèle culturel valorisé et reproduit, alors la réponse ne peut se limiter à sanctionner ses conséquences. Elle suppose de s’attaquer aux normes qui la rendent possible, voire acceptable. Toutefois, la critique de l’essai porte sur un système, pas sur des individus. Lucile Peytavin explique que la virilité dominante n’est pas seulement dommageable pour celles et ceux qui en subissent les effets, elle pèse aussi sur les hommes eux-mêmes. En valorisant le contrôle, la dureté et le silence émotionnel, elle limite les possibilités d’expression, fragilise les relations sociales et encourage des conduites dangereuses. Beaucoup d’hommes se trouvent pris dans ces injonctions, sommés de correspondre à un modèle étroit sous peine de marginalisation.
Le monde du travail constitue un prolongement révélateur de ces logiques. Dans de nombreux secteurs, les normes de performance, d’autorité verticale et de disponibilité totale restent largement associées à une conception viriliste du pouvoir. Les environnements peu mixtes, la persistance des comportements sexistes ou LGBTphobes, la difficulté pour les hommes d’assumer pleinement la parentalité participent à maintenir ce cadre. Les conséquences sont multiples : souffrance au travail, accidents, discriminations, exclusion progressive de ceux qui ne s’y conforment pas.
En filigrane, le livre pose une question centrale : pourquoi la dimension genrée de la violence reste-t-elle si peu intégrée aux analyses dominantes, alors même qu’elle apparaît comme un facteur structurant ?
En mettant en relation statistiques, coûts publics et mécanismes de socialisation, Lucile Peytavin propose une grille de lecture qui dépasse les explications habituelles centrées sur l’individu ou la sanction. La piste principale esquissée par l’essai passe par l’éducation. Tant que les garçons seront encouragés à associer virilité et domination, les mêmes déséquilibres continueront de se reproduire. Valoriser l’empathie, reconnaître la vulnérabilité, encourager la coopération et la responsabilité collective ne relève pas d’un idéal abstrait, mais d’un choix social aux effets mesurables.
Le coût de la virilité ne prétend pas clore le débat. Il ouvre un angle rarement abordé de manière aussi frontale dans l’espace public. En donnant à voir les conséquences sociales, humaines et économiques d’un modèle culturel encore largement valorisé, cet ouvrage invite à repenser la manière dont la société française aborde la violence, non comme une série de faits isolés, mais comme le produit d’un système qu’elle continue, en grande partie, de reproduire.
Publié le 22 décembre 2025