top of page

Girls and Boys : comment se construit la violence ?

Du 4 au 8 février 2026, Girls and Boys est joué au Lavoir Moderne Parisien et le 14 février au Théâtre du Sud Est. 

 

Adaptée du texte de Dennis Kelly, la pièce est mise en scène par Léa Guimier et portée par le collectif brûle. Un spectacle sobre dans sa forme, mais particulièrement marquant dans l’expérience qu’il propose au public. Cette sobriété agit comme un cadre presque clinique, qui laisse toute la place au texte et à la présence des corps.

 

À l’origine, Girls and Boys est un monologue : une femme raconte sa vie, sa rencontre amoureuse, la construction d’un couple, l’arrivée des enfants, le quotidien, le travail, les déséquilibres qui s’installent puis le drame. Le texte commence sur un ton léger, souvent drôle, très direct. On rit, beaucoup. Le rire est presque un réflexe, tant l’écriture de Dennis Kelly joue avec l’autodérision, la banalité des situations, les petits détails du quotidien. Mais ce rire n’est pas gratuit. C’est un rire qui prépare, doucement, à quelque chose de plus sombre, sans jamais annoncer frontalement le drame.

 

Le collectif brûle choisit de confier ce texte non pas à une seule actrice, comme le voulait la forme originale, mais à trois comédiennes. Nedjma Berchiche, Thelma Chollet et Léa Guimier incarnent ensemble une seule femme. Elles sont très différentes physiquement, n’ont pas la même énergie ni la même manière de jouer, et pourtant, sur scène, elles ne font qu’une. Cette fragmentation du corps et de la voix donne au récit une portée plus large : l’histoire devient moins individuelle, plus universelle. Ce n’est plus seulement le parcours d’une femme en particulier, mais celui de nombreuses autres. Le dispositif scénique renforce encore cette impression. Le public est installé sur scène, en tri frontal. Il fait partie du spectacle. Les comédiennes circulent, s’assoient à côté des spectateurs, les regardent, leur parlent directement. Sans jamais les obliger à répondre, elles les incluent pleinement. Le collectif décrit le spectacle comme une sorte de “réunion anonyme”, presque intime, où la parole pourrait circuler. Le public rit avec elles, se tait avec elles, encaisse avec elles. Ce rapport direct crée une proximité troublante : impossible de se cacher, impossible de prendre de la distance. Il faut faire face, même lorsque le propos s’assombrit. La mise en scène joue volontairement avec cette exposition du public, brouillant la frontière entre regardeur et regardé.

 

Le texte de Dennis Kelly avance sans effets spectaculaires. Il ne montre rien, il raconte. La violence n’y est jamais démonstrative. Comme dans le réel, elle se construit lentement, dans les non-dits, dans ce qui semble anodin, dans ce qui n’a pas été perçu à temps. La pièce interroge la masculinité, le rapport au pouvoir, au contrôle, sans jamais tomber dans le discours ou la leçon.

 

La confiance entre les comédiennes est particulièrement visible, leur écoute constante. Le texte, parfaitement découpé, file et circule entre elles. Il danse presque. Les répliques s’enchaînent comme une chorégraphie, elles se chevauchent. Les comédiennes grignotent sur les phrases des unes et des autres, se répondent, se coupent parfois, avec une évidence désarmante. Tout semble à la fois très travaillé et très vivant. Cette tension permanente entre maîtrise et spontanéité donne au spectacle une énergie singulière, fragile et percutante à la fois. 

Le spectacle évolue d’ailleurs depuis sa création en 2022 : il a été joué dans de nombreux lieux, a reçu le Grand Prix du Jury Professionnel à Nanterre-sur-Scène, puis a été présenté au Festival Off d’Avignon, à la Chapelle des Antonins. Il continue aujourd’hui à circuler, notamment dans des cadres scolaires, auprès de classes de seconde.

 

Le collectif brûle, né en 2022, revendique un théâtre de la rencontre, où le public est placé au cœur du dispositif. Inspiré par les écritures contemporaines, le théâtre documentaire et certaines théories d’Antonin Artaud, le collectif cherche à faire du plateau un espace vivant. Girls and Boys incarne pleinement cette démarche.

 

Au fond du plateau, un tableau rassemble images, articles de presse, schémas, chiffres. À la fin, les comédiennes invitent le public à monter sur scène pour les regarder de plus près. Ce geste prolonge la mise en scène au-delà du temps théâtral et transforme la sortie de salle en moment de réflexion active. Girls and Boys ouvre ainsi un espace de pensée autour des violences, intimes, sociales, systémiques, et de ce qu’elles disent de la masculinité, des rapports de pouvoir, des mécanismes de domination. La pièce interroge ce qui, dans l’ordinaire, dans les structures, dans les silences collectifs, rend ces violences possibles. 

 

Ecriture Dennis Kelly, traduction de Philippe Le Moine © L’Arche 2019
Adaptation Collectif brûle
Mise en scène Léa Guimier
Collaboratrice à la mise en scène Pauline Passeri
Jeu Nedjma Berchiche, Thelma Chollet et Léa Guimier

Publié le 06/02/2026

bottom of page