Khartoum : les visages d'un pays
Forcés de quitter le Soudan en 2023, cinq habitants de Khartoum racontent leur trajectoire dans un film hybride, à la frontière du documentaire, de l’animation et de la reconstitution. Le tournage commence dans des dispositions classiques : un réalisateur, Phil Cox, et 4 cinéastes soudanais, Rawia Alhag, Anas Saeed, Ibrahim Snoopy Ahmad et Timeea Mohamed Ahmed font équipe pour faire le portrait de 5 visages de Khartoum. Mais au cœur du tournage, le pays s’enfonce dans une guerre civile, opposant l’armée soudanaise aux Forces de soutien armées (FSR).
Le chaos fait 10 millions de déplacés, les civils en première ligne du désastre. Parmi eux, les 5 personnes sur qui est tourné le documentaire, et l’entièreté de l’équipe de tournage. Plutôt que d’abandonner le récit, le film choisit de déplacer le regard : au lieu de tenter de saisir un conflit devenu presque irreprésentable, il se concentre sur cinq vies prises dans le chaos de l’Histoire.
Un contexte de tournage qui s’ancre profondément dans l'œuvre finale, la construit. Par le chaos, la destruction, le départ du chez-soi, du foyer, le film tente de reconstituer ce qui a été quitté, laissé derrière. Ils s’appellent Lokain et Wilson, deux enfants des rues qui ramassaient des bouteilles pour survivre. Jawad est membre d’un comité national de résistance, engagé dans la lutte pro-démocratique. Khadmallah est vendeuse de thé. Majdi, enfin, est fonctionnaire. Cinq trajectoires sociales, politiques et générationnelles différentes, qui dessinent en creux le portrait d’un pays.
Dans un contexte national profondément tendu et catastrophique, le film choisit de maintenir son ambition de départ, celle de raconter des existences intimes, de faire le récit de vies, avant le conflit, mais aussi de leur basculement forcé. Des scènes jouées sur fond vert, des images d’archives, des plans pris à Khartoum avant le départ, sont toutes liées par un montage onirique qui rompt avec les codes habituels du documentaire de conflit. La forme devient instable, fragmentée, à l’image de la situation vécue. Les pensées intimes des participants émergent face caméra, des peurs aux désirs, des hontes aux fiertés, sans filtre.
« J’ai fait des choses dont je ne suis pas fier » - Majdi
« J’ai peur de devenir réfugié » - Jawad
Face à l’impossibilité de continuer à filmer Khartoum telle qu’elle était, le film se réinvente. Il devient une drôle de forme, qui joue de collages, de scénettes, d’effets spéciaux : on y voit les coulisses du tournage, des reconstitutions de souvenirs, des scènes jouées avec les participants eux-mêmes. Cette dimension participative est centrale : les protagonistes ne sont pas de simples sujets filmés, mais des acteurs de la mise en scène de leur propre histoire.
À travers eux, c’est le regard du peuple soudanais sur la situation qui s’exprime. « Ça, c’est ma rue, mon petit recoin », dit l’un d’eux. « Ce quartier nous appartient ». Ces phrases disent l’attachement au territoire, mais aussi ce qui est arraché par la guerre. Si le film aborde les souvenirs perdus, il se charge aussi de peindre les tensions, inhérentes à un pays. Au Soudan, des tensions identitaires, notamment sur la question des identités noire et arabe, irriguent les relations, les rapports de force. Il ne cache pas non plus les scènes insoutenables : Khadmallah menacée par les FSR revit la scène jusqu’à l’effondrement, en larmes, soulignant la violence physique et psychologique du conflit. Malgré l’instabilité, Khartoum apparaît comme un lieu de diversité. Des plans très serrés sur les visages d’autres habitants de la ville viennent élargir le propos : le documentaire est devenu impossible, alors le film tente autre chose, une reconstruction par la discussion et la mise en scène.
Les scènes de mouvement rappellent que tout un pays est en train de changer, notamment à travers les images de manifestations pro-démocratie. Le film ne cesse d’alterner entre l’intime et le collectif, le passé et le présent, le réel et sa reconstitution.
Aujourd’hui, ils vivent à Nairobi. L’exil est là, mais incomplet, comme suspendu. Quelque chose manque encore : un proche, un amour, une rue, une langue. Chacun porte son histoire, accompagné par le regard du réalisateur, qui ne prétend jamais tout montrer, mais cherche à reconstruire, avec eux, ce qui peut encore l’être.
Une idée traverse tout le film : « On ne connaît vraiment la valeur de son pays que lorsqu’on le quitte ».
De l’impossibilité de filmer une ville en guerre naît ainsi un geste cinématographique singulier. Ce film n’est pas seulement un documentaire sur le Soudan : c’est une tentative de mémoire par le cinéma, une manière de préserver des existences, des souvenirs et une identité collective face à l’effondrement.
Publié le 16 février 2026
