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Kika d’Alexe Poukine ou le film à 1000 sujets pour prendre soin

Après avoir réalisé plusieurs documentaires et un court-métrage, Alexe Poukine signe avec Kika, son premier long métrage. Kika, interprétée par Manon Clavel, est assistante sociale avec un enfant à charge. Enceinte, son compagnon meurt. Pour subvenir à ses besoins, elle décide alors de vendre ses culottes sales avant de s’engager dans la pratique du BDSM. Entre fiction et documentaire, entre drame et comédie, le film explore le travail du sexe comme éthique du care et comme un métier qui, pourtant décriminalisé en Belgique, reste encore aux marges de la société et de la morale hétéronormée.

À la fois drame et comédie romantique, le film refuse de réduire son personnage à une réalité univoque ou socio-économique, au profit d’une pluralité de facettes. En effet, la fiction permet au film d’avoir plusieurs sujets et de ne pas devenir misérabiliste ou simple drame social. Le prologue, construit par ellipses narratives, prend la forme d’une comédie romantique représentant l’idylle amoureuse entre Kika et David. Mais même lorsque le film prend une autre tournure, l’humour crée chez le spectateur l’impossibilité de savoir s’il doit rire ou pleurer et lui permet de décider pleinement ce qu’il souhaite prendre et assimiler dans l’histoire de Kika. Plusieurs situations et personnages – à l’instar de son beau-père narcissique ou de sa collègue de travail – renvoient directement aux éléments de la comédie, ajoutant à la vie de Kika une grande dose d’humour et de légèreté.

Pourtant, s’il s’agit d’une fiction, le film est très documenté et plusieurs éléments relèvent également du documentaire. Pour saisir les métiers qu’elles représentent, Alexe Poukine et Manon Clavel se sont rendues sur le terrain : la première menant de longs entretiens avec des travailleur·euses du sexe, la seconde effectuant un stage d’assistante sociale. Dans l’Hôtel de discrétion - lieu emblématique du film et symbolique de la reconstruction de soi de Kika –, plusieurs bruits et sons filmés relèvent réellement des pièces voisines. Lors de notre interview, Alexe Poukine nous expliquait que, n’ayant loué qu’un étage, tous les autres sons (et même l’apparition d’un client) sont réels.

Lorsque Kika affronte le deuil, la seconde partie du film s’élabore autour de son émancipation et de sa reconstruction. Comment faire face à la violence sociale ? Comment se réparer ? Kika est assistante sociale : elle accompagne et prend soin de personnes en difficulté économique afin de leur trouver un logement. Lorsqu’elle commence à vendre ses culottes sales, c’est avant tout pour s’émanciper financièrement. Mais en s’engageant dans la pratique du BDSM, abordée sous le prisme de l’éthique du care, elle entame lentement sa propre reconstruction. D’abord critique et distante vis-à-vis d’un métier qu’elle ne connaît pas et qui se situe aux marges des normes sociales, son regard évolue progressivement au fil du film, accompagnant et construisant en parallèle celui du spectateur.

Née dans les années 1980 aux États-Unis, dans l’Amérique de Ronald Reagan, et conceptualisée par Carol Gilligan, l’éthique du care s’inscrit dans un mouvement féministe qui réactualise le slogan « le privé est politique ». Le « care » – qui signifie le soin, l’attention, l’empathie – permet de valoriser les expériences morales des femmes et de promouvoir un certain type de raisonnement moral longtemps assigné au féminin. La pratique du care est déterminée par le travail quotidien effectué par des femmes dans le domaine privé, renvoyant aux gestes, à l’écoute et au souci des autres. La pratique du BDSM est ici envisagée comme la découverte d’une nouvelle morale, jugée peu orthodoxe par les normes sociales, et relevant pourtant d’un véritable travail du « prendre soin ». Lorsque l’institution – inscrite dans un contexte historique néolibéral où l’individu prime – défaille et ne parvient plus à assurer le bien-être des individus, l’éthique du care réenvisage les relations interpersonnelles et la responsabilité qui en incombe à l’égard des autres. Tout comme son métier d’assistante sociale, le travail du sexe est abordé sous ce même prisme : prendre soin. Si la prostitution a été décriminalisée en Belgique, elle reste pourtant, tout comme l’éthique du care, aux marges de la société : « personne ne souhaite que son enfant devienne travailleur du sexe », exprime Alexe Poukine lors de notre interview. Son film permet ainsi de poser un autre regard sur la pratique du BDSM et de l’envisager, à travers l’éthique du care, comme un véritable travail.

Davantage encore, le travail du sexe permet à la société de réenvisager ses rapports de force. Dans cette pratique, les rapports de domination s’inversent : les hommes sont soumis et y prennent du plaisir. C’est pourquoi Alexe Poukine ne représente pas les hommes comme monstrueux – image que notre imaginaire social aurait tendance à projeter sur ces clients. Si ces hommes l’intéressent, et si elle a même tenté – en vain – d’en rencontrer certains, c’est précisément parce qu’ils cherchent à inverser les rapports de domination qui structurent notre société afin de se reconstruire. Ce dessein transparaît notamment à travers la voix de Rasha, collègue de Kika, qui souligne le courage nécessaire pour accomplir ce qui est demandé dans ce cadre.

Enfin, les jeux de rôle auxquels se prête Kika dans son travail relèvent d’une thématique récurrente chez Alexe Poukine, déjà abordée dans Sauve qui peut et Sans frapper. Les jeux de rôle permettent d’abord à Kika d’expérimenter d’autres postures, comme lorsqu’elle s’amuse à répondre différemment aux demandes particulières de son premier client. Ils lui offrent la possibilité de se réinventer, d’être autre chose, afin de se reconstruire hors d’une univocité imposée par la société néolibérale. Cette thématique, chère à la cinéaste, s’inscrit pleinement dans l’éthique du care, puisqu’elle relève d’un travail d’empathie, d’une caring attitude nécessaire au changement de rôle.

En articulant le métier d’assistante sociale et le travail du sexe autour de l’éthique du care, Alexe Poukine déplace le regard porté sur des pratiques reléguées aux marges. À travers Kika, le film affirme la possibilité d’une reconstruction par le rôle, l’empathie, la relation à l’autre. En refusant les clichés habituels sur la prostitution et le BDSM, Kika propose une reconfiguration des rapports de domination et invite à repenser, au-delà des normes néolibérales, ce que signifie travailler, désirer et prendre soin des autres comme de soi. Mais Kika c’est aussi et surtout une fiction à mille sujets. Ni film sur le deuil, ni entièrement manifeste sur le travail du sexe, ni simple comédie romantique ou drame social, le long métrage d’Alexe Poukine afflue entre plusieurs registres sans jamais se figer. Kika est tout à la fois, et c’est dans ce refus de hiérarchiser le récit que le film trouve sa liberté, laissant au spectateur la possibilité d’habiter ses contradictions plutôt que de les résoudre. 

        

​                                                                                                                                              Publié le 26 janvier 2026

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