Relecture critique : “La case de l’oncle Tom”, du héros au traitre
Écrit en 1852, quelques années avant la guerre de Sécession (1860) et treize ans avant l’abolition de l’esclavage (1865), La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher Stowe fut le premier best-seller aux États-Unis et le deuxième livre le plus vendu au monde au XIXᵉ siècle, après la Bible. Pourtant, si ce livre a sans doute contribué à changer le regard de l’Amérique sur l’esclavage, il demeure très problématique. D’une part, en raison de l’évolution de ses adaptations à caractère raciste ; de l’autre, à cause de l’image réductrice et colonisatrice des Noirs dépeinte par une autrice blanche dans le roman.
Le documentaire "La Case de l’oncle Tom" : du héros au traître, réalisé par Priscilla Pizzato pour Arte (à voir gratuitement), revient sur ce livre en interrogeant ses controverses au fil du temps et les ambivalences d’une autrice écrivant à la fois contre l’esclavage, mais demeurant néanmoins prisonnière de préjugés racistes et coloniaux. Pour nourrir le documentaire, la réalisatrice fait appel à l’historienne américaine Manisha Sinha, à l’enseignant-chercheur spécialiste des États-Unis et des minorités Pap Ndiaye, à l’autrice et folkloriste Patricia Turner, ainsi qu’à l’écrivain Clint Smith. La réalisatrice prend aussi sa caméra pour retourner dans la maison d’Harriet Beecher Stowe à Hartford dans le Connecticut. Le musée met moins en avant la vie d’Harriet Beecher Stowe que l’Histoire dans laquelle elle s’inscrit et les raisons pour lesquelles elle a écrit ce roman ambivalent.
La case de l’oncle Tom prend place dans l’état sudiste des Etats-Unis, au Kentucky, dans une plantation de coton. Esclave chrétien de riches planteurs, l’oncle Tom est vendu et séparé de son épouse et de son fils qui prennent la fuite. Écrire un roman permet alors à Harriet Beecher Stowe de se mobiliser pour une cause qu’elle ne peut défendre autrement, puisqu’elle n’a pas le droit de vote. Peindre des personnages blancs « bienveillants » et « gentils » lui permet de convaincre un lectorat encore indifférent à la question de l’esclavage. Le roman montre aussi l’ambivalence d’une Amérique qui se veut libre, a aboli la traite transatlantique mais qui continue pourtant de pratiquer la traite interne et d’exploiter des êtres humains comme marchandise. Stowe révèle également l’ampleur du commerce du coton, premier produit d’exportation des États-Unis, et souligne combien l’esclavage est alors en pleine expansion.
Lorsque le roman est publié, il déclenche une série de révoltes des esclavagistes du Sud. Menacé de censure en Alabama, l’autrice reçoit aussi une série de menaces de mort chez elle. Abraham Lincoln lui aurait même dit pendant la guerre : « C’est donc vous, cette petite dame, qui a provoqué cette grande guerre ? ». La réception qui en est faite révèle l’histoire de l’esclavage aux Etats-Unis mais aussi en dehors. L’oncle Tom est adapté, mis-en-scène, joué. Blackface au théâtre, traits caricaturés dans la presse satirique, son personnage entre dans le langage courant comme une insulte.
Si l’autrice n’a pas pu entièrement contrôler la médiatisation faite de son ouvrage à une époque où elle n’avait pas les droits d’auteur, le documentaire montre que cette stéréotypisation a été permise par le livre lui-même. Le film revient sur la vie de l’autrice enfermée dans ses propres représentations. Clint Smith parle de « racialisme romantique » qu’il définit comme « l’idée que même quand on a de la sympathie pour un personnage noir, on ne peut pas s’empêcher de convoquer et de perpétuer un ensemble de clichés, de stéréotypes et de caricatures qui réduisent considérablement la perception qu’on a de ce personnage. » Et il pointe cette ambivalence de l’autrice : « Dans le roman de l’autrice on retrouve souvent ça. Il faut à garder à l’esprit que ces deux réalités peuvent coexister : d’un côté elle pensait que les noirs pouvaient être libres sans équivoque ; et de l’autre, elle avait assimilé l’idée d’une supériorité des blancs sur les noirs et cette perspective imprègne tout son texte. » À travers le personnage de Topsy, Patricia Turner démontre que l’autrice n’a pas su vaincre ses propres préjugés et qu’elle n’a « pas su s’affranchir du cadre qui limitait sa compréhension des noirs ». Manisha Sinha rappelle également qu’au moment où elle rédige le roman, Stowe est certes abolitionniste, mais demeure favorable à l’idée d’une colonisation des Noirs.
Le documentaire soulève ainsi la question de l’appropriation historique : en écrivant La Case de l’oncle Tom, Harriet Beecher Stowe s’empare d’une expérience qui n’est pas la sienne. James Baldwin soulignait déjà en 1949 que le roman « témoigne d’une peur des Noirs et adopte en conséquence un ton moralisateur ». Stowe s’inspire largement de la vie de Josiah Henson, ancien esclave ayant publié son propre récit en 1849, mais sa réécriture éclipse son propre récit et sa lutte. D’où la nécessité, rappelée dans le documentaire, de relire ces œuvres avec un regard conscient de la violence des représentations héritées.
Le documentaire met en lumière une multiplicité d’enjeux : la tension entre engagement abolitionniste et racisme structurel, la construction des stéréotypes raciaux, l’effacement des voix noires dans la narration de leur propre histoire, en bref la manière dont une œuvre a pu être à la fois progressiste et profondément problématique.
Publié le 24 novembre 2025
