top of page

La guerre n’a pas un visage de femme :

quand Julie Deliquet redonne une voix aux oubliées de l’Histoire

 

Il y a les images qu’on connaît : les défilés, les drapeaux, les statues figées. Et puis il y a les voix qu’on n’a jamais entendues. Celles des femmes qui ont combattu, soigné, survécu, avant d’être effacées du récit collectif. C’est à elles que Julie Deliquet choisit de rendre la parole, en portant au théâtre La guerre n’a pas un visage de femme, texte majeur de la journaliste et écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch.

 

Dans ce livre, Alexievitch recueillait les témoignages de combattantes soviétiques de la Seconde Guerre mondiale, reléguées à l’arrière-plan des manuels d’Histoire. Des femmes qui avaient pourtant porté des armes, enterré leurs camarades, résisté au froid, à la faim, à la peur. Des femmes qui, à leur retour, ont été priées d’oublier.

 

Julie Deliquet fait de cette matière brute un espace vivant. La scène devient un appartement communautaire soviétique, saturé d’objets, de vaisselle, de linge suspendu : un lieu banal, presque familier. Les actrices s’y retrouvent comme on se retrouverait autour d’une table : elles se parlent, se coupent, rient parfois. Mais ce qui passe entre elles dépasse la simple parole. C’est une réapparition. En effet, Julie Deliquet choisit de ne pas incarner ces femmes comme des personnages héroïques, mais comme des relais. Elles ne « jouent » pas la guerre, elles la racontent et remettent en circulation ces récits oubliés.

 

À travers ce dispositif, la metteuse en scène déplace le regard : ce n’est plus la grande Histoire qui domine, mais la voix de celles qui n’ont jamais été écoutées. Cette mise en scène de la parole, épurée, presque documentaire, résonne avec notre époque saturée d’images. Elle oppose au spectaculaire la simplicité d’une voix. Et dans ce choix, tout est politique. Car redonner la parole, c’est aussi contester le pouvoir de ceux qui l’ont confisquée. Le spectacle agit moins comme une commémoration que comme une expérience de mémoire. On ne regarde pas la guerre, on l’écoute. On la sent passer dans les silences, les tremblements, la fatigue des corps. On comprend que l’héroïsme de ces femmes n’a rien à voir avec la gloire. Il tient dans le soin, dans le fait de préserver la solidarité, de ne pas céder à la déshumanisation.

 

Mais Julie Deliquet ne se contente pas de faire revivre le passé. La guerre n’a pas un visage de femme parle aussi du présent, de la manière dont on construit encore nos récits collectifs, dont certaines voix sont amplifiées tandis que d’autres restent marginalisées. En filigrane, la question d’Alexievitch devient universelle : qui écrit l’Histoire ? Qui a le droit d’être entendu ?

Cette interrogation résonne puissamment aujourd’hui, alors que la guerre, en Ukraine, à Gaza et ailleurs, se déroule sous nos yeux, que les images s’enchaînent à une vitesse qui ne laisse plus le temps de comprendre, ni d’écouter. Le théâtre, ici, offre une autre temporalité : celle de l’attention. Il nous oblige à rester dans la durée de la parole, à habiter la mémoire plutôt qu’à la consommer. Dans ce contexte où la culture est fragilisée, où les récits dominants s’imposent comme des évidences, la metteuse en scène construit son œuvre comme un contre-pouvoir. Elle rappelle que l’art n’est pas une échappatoire, mais une forme de résistance : une manière de redonner sens, de rouvrir l’Histoire pour en interroger les angles morts.

 

La guerre n’a pas un visage de femme n’est pas une adaptation littéraire au sens classique du terme : c’est une réactivation du texte d’Alexievitch, un prolongement de son geste documentaire. Là où l’écrivaine avait fait parler les oubliées de la guerre, Julie Deliquet fait entendre leurs échos dans le présent. Elle nous fait comprendre que ces voix ne nous racontent pas seulement ce qu’elles ont vécu, mais ce que nous continuons à reproduire. L’oubli, la hiérarchie des souffrances, l’effacement de certaines histoires pour en glorifier d’autres. Dans un monde où tout semble voué à disparaître dans le bruit, écouter devient un acte de courage.

 

Julie Deliquet et Svetlana Alexievitch partagent alors la même intuition : que la grandeur du réel se trouve moins dans les faits que dans la voix de celles et ceux qui les traversent.

Publié le 20 octobre 2025.

bottom of page