Luc Delahaye : les fresques de notre siècle.
Il y a mille et une façons de faire du photoreportage. Chaque artiste, journaliste, capture son cliché à sa façon, en mettant entre son sujet et son objectif plus ou moins de distance, plus ou moins d’émotion. Luc Delahaye, grand photoreporter de notre siècle, voit en ce moment, et jusqu’au 4 janvier, son œuvre exposée sur les murs du Jeu de Paume. Sa singularité à lui se trouve dans les formats, la démesure des impressions, les angles des photographies, bien plus larges que ce que l’on a l’habitude de voir quand l’on s’intéresse à un travail de reporter de guerre.
En parcourant les salles d’exposition, la taille du papier photo interpelle : les clichés sont énormes, bien plus grands que les tailles d’impression traditionnelles. Se dressent sur les murs les fresques d’événements absolument majeurs des années 2000, capturés par un œil polyvalent, qui ne s’est pas borné à une seule manière de faire, un seul sujet, au cours de sa carrière. En commençant par Bagdad, en 1985, Luc Delahaye a photographié des guerres, des événements sociaux, des moments géopolitiques marquants et décisifs des 40 dernières années. Les troupes étasuniennes en Afghanistan ou en Irak, les camps de réfugiés cis-jordaniens, une cérémonie d’hommages au victimes du génocide rwandais, le tremblement de terre en Haïti. En refusant toujours la recherche du sujet, se laissant mouvoir aux rythmes des actualités, le photoreporter a construit une collection picturale représentant le chaos des 25 dernières années, le rythme effréné des conflits, la sur-institutionnalisation diplomatique, qui s’est créée en tentative de réponse à ce chaos.
Comme prise de position documentaire, Luc Delahaye choisit la distance. Pourtant engagé, il choisit, face à la détresse, une forme, d’”absence” selon ses mots, lui conférant une certaine justesse documentaire. En s’effaçant du lieu de prise de vue, c’est à la force de son appareil qu’il retranscrit le réel, son instantanéité, et qu’il laisse pleine place aux regards et aux mouvements de ceux qu’il capture. Au-delà de sa manière d’envisager les sujets qu’il photographie au long de ces années, c’est aussi son travail du format qui construit sa singularité de photographe. Car oui, photoreporter majeur, il décide, dans la suite de sa carrière, d’interroger la forme artistique pour continuer à exercer ce travail documentaire.
Dans les salles, dominent les panoramas. Si la pratique du photoreportage tend traditionnellement à une proximité au sujet, permettant de le faire exister au mieux, Luc Delahaye innove. En élargissant son regard, celui de son appareil en tout cas, il veut proposer des “tableaux”, sur lesquels l’ensemble d’un événement tend à être représenté. Le panorama lui offre une distance, qui, plutôt que d’effacer la force de la capture d’un instant, va le retranscrire plus fidèlement. Par ce format, le photographe veut que les individus l'oublient, et qu’ainsi la scène ne soit jamais dénaturée.
« Je me suis rendu compte plus tard de l'utilité qu'avait eu ce moment panoramique: la prise de distance à laquelle ce format invite m'a permis de "calibrer" mes distances. Il y a la distance minimum, celle du reporter, que je connaissais bien, il y a la distance maximum, au-delà de laquelle les figures disparaissent, […] Et puis il y a la distance mentale du photographe et son point de présence réelle. Le panoramique m'a aidé à clarifier cette question »
Par son renouvellement des formes, son refus de se cantonner à une seule manière de faire, Luc Delahaye est devenu une figure absolument majeure du photoreportage du XXIème siècle, 25 années marquées par un chaos ambiant, où documenter est devenu une nécessité absolue. Photographe au regard parfois fataliste sur l’Histoire qui s’écrit, c’est par son engagement et son œil sur les autres que son œuvre devient témoin des événements de notre temps.
Publié le 26 décembre 2025
