Save our souls : immersion dans une mission de sauvetage en Méditerranée
Jean-Baptiste Bonnet porte en lui sa formation de directeur de la photographie. Avec Save our souls, sorti en 2024, il signe un long métrage nécessaire, racontant par l’image la migration, le danger de la traversée méditerranéenne et l’aide, vitale.
La rareté de son documentaire réside dans l’usage fait de l’image, la mise en avant du plan. Sont mis devant nos yeux des clichés qui sans commenter dénoncent, en refusant toute distance avec le sujet filmé. Les plans longs, presque immobiles puisque balancés au rythme du navire de sauvetage, nous plongent dans une Méditerranée meurtrière.
Pendant 6 semaines, le réalisateur a embarqué à bord de l’Ocean Viking, bateau humanitaire, affrété par l’association de sauvetage SOS Méditerranée. Depuis 2015, l’association sauve des vies en mer. Face à la catastrophe humanitaire des naufrages en mer Méditerranée, elle veut “sauver, protéger et témoigner”. Caméra à l’épaule, Jean-Baptiste Bonnet filme, nous propose son regard, étranger à la situation mais pleinement immergé. Muet, il crée une fresque de cette opération de sauvetage. Il filme l’attente, les heures d’observation, les coups de sang face à un bateau de l’armée libyenne qui leur tire dessus. Il filme les migrants, le bateau pneumatique crevé. Il ne laisse rien pour compte, pose sur l’écran un matériau entier, brut. De ces étranges images émane du beau, on se dit que les images sont folles, magnifiques. On se sent coupable d’admirer l’esthétisme du documentaire, quand il s’inscrit dans une actualité urgente, grave. Sensationnalisme ? Non. Jean-Baptiste Bonnet justifie ses images dans une interview pour France Culture :
“C'est une intention, justement, que cette mer soit belle. Belle et dangereuse. Pour tout le bassin méditerranéen, la Méditerranée est une mythologie. C'est une mer qui est magnifique. Et c'est aussi la route migratoire la plus dangereuse du monde. C'est aussi un cimetière. Donc il fallait que ces plans disent à la fois cette beauté et ce danger”.
Frontière meurtrière, la mer Méditerranée a été le lieu de mort de 40 000 migrants entre 2014 et 2024, selon l’Organisation Internationale pour les migrations. Mais elle continue à être cette ligne convoitée, que des femmes et des hommes souhaitent traverser de bout en bout pour rejoindre l’Europe. Elle devient le sujet du documentaire, elle en est un personnage, protagoniste, conditionnant le danger omniprésent et l’urgence de l’action humanitaire. Autour, le documentaire dresse des portraits multiples. Il y a les sauveteurs, de nationalités différentes les uns des autres, qui ne nous sont jamais vraiment présentés. À peine quelques prénoms. On se nourrit de leurs gestes, leurs expressions, leur manière de se déplacer ou de créer un lien avec les migrants, que l’on compte en dizaines. Ils sont sauvés d’un naufrage certain au large de la Libye. On perçoit certaines de leurs histoires, les souvenirs de leurs terres, puis le passage en Libye pendant des mois, les arnaques, les viols, les coups.
La caméra est immergée dans la pleine réalité du sauvetage. Les voix sont brutales, la peur est partout, les mouvements sont maladroits, la mer rend malade : le réalisateur refuse toute mise en scène. On saisit une discussion, un sourire, un échange de regard mais pas de voix off, aucun texte ou interview. Pourtant, tout est dit. Jean-Baptiste Bonnet laisse parler le silence et la lenteur. En peu de temps, il parvient à ne rien oublier, à insister sur l'importance d’un tel acte humanitaire : les coûts, le danger, la lenteur immanente à une mission de sauvetage. Il montre l’attente de l’avant, l’urgence du sauvetage, l’humanité des instants qui précèdent l’arrivée dans le port européen.
Save our souls a une puissance inhabituelle, rare. Il nous conditionne à la lenteur, à l’observation. il nous convainc de notre présence. Il refuse l’éloignement, le “c’est les autres”. Devoir mémoriel ou appel à agir, le documentaire devient une œuvre profondément ancrée dans le réel, dans l’urgence des drames méditerranéens.
Publié le 17 novembre 2025.
