Soy Yo : une histoire intime au croisement de deux héritages
Athim vit en France. Il parle autant français qu’espagnol, il connaît sa famille cubaine, son île, les rues, les habitudes de cette culture. L’île ne lui est pas étrangère. Pourtant, quelque chose dans son identité ne se stabilise pas. Il ne s’agit pas d’une absence de repères, mais d’une difficulté plus intime : vivre avec deux appartenances sans réussir à les penser comme une seule et même identité.
C’est de là que naît Soy Yo. Le documentaire ne prend pas racines à Cuba, mais quelques mois plus tôt, en France. En 2024, Athim part seul sur l’île pour un séjour plus long que d’habitude. Il y travaille, passe du temps avec sa famille, s’immerge davantage dans un quotidien qu’il connaît déjà mais qu’il n’a jamais vraiment habité sur la durée. Il rentre en France plus tôt que prévu : son grand-père maternel est en train de mourir. Dans les semaines qui précèdent et suivent son décès, Athim et son cousin Isaac passent beaucoup de temps ensemble. Ils parlent longuement. De la famille, de Cuba, du racisme vécu en France, du sentiment d’appartenance, de ce tiraillement constant entre deux cultures. De ces discussions naît l’idée de repartir ensemble à Cuba, cette fois avec une caméra, pour en faire un film.
Le tournage est pensé dès le départ, mais sans scénario précis. L’idée n’est pas d’illustrer un discours, encore moins de prouver quoi que ce soit. Il s’agit de filmer ce qui se vit. À Cuba, Athim se retrouve naturellement en position de guide. Il montre l’île à Isaac, lui présente sa famille, lui raconte les histoires, traduit et contextualise pour lui. Rien n’est décidé comme un dispositif théorique : cela se fait ainsi parce que c’est ainsi qu’ils vivent le voyage. La caméra adopte alors le point de vue d’Isaac. Elle devient son regard, celui d’un cousin qui découvre une famille et un pays à travers Athim. Cette position façonne toute la mise en scène. La caméra est mobile, souvent à l’épaule, discrète, toujours proche. Elle circule dans les maisons, les rues, les voitures, s’intègre aux moments de vie sans les interrompre. Le film avance ainsi par fragments : des repas, des fêtes, des discussions informelles, mais aussi de nombreuses interviews. Les membres de la famille parlent longuement, racontent leur histoire, leur rapport à Cuba, à la mémoire familiale. Ces prises de parole structurent le film autant que les scènes du quotidien. Le montage alterne, respire, accepte les temps d’arrêt, les silences, les hésitations.
À un moment précis du film, Athim formule une phrase qui traverse tout le documentaire :
« J’ai toujours su être français, j’ai toujours su être cubain, mais je n’ai jamais appris à allier les deux. » Elle résume son questionnement : Athim sait vivre avec ses deux appartenances, mais pas encore comme une identité unique, pleinement assumée, franco-cubaine. Cette tension se retrouve dans la question du métissage. Athim a la peau claire. Ce n’est pas un symbole abstrait, mais une réalité vécue. Elle influe sur la manière dont il se perçoit, sur les regards qu’il reçoit, en France comme à Cuba. Lors de nombreuses scènes face caméra, il évoque à la fois le racisme et le décalage intime de ne jamais correspondre complètement à ses semblables, ici comme là-bas.
Sa trajectoire personnelle s’inscrit dans une histoire collective complexe. Cuba est traversée par des héritages multiples : peuples autochtones, populations africaines réduites en esclavage, colonisation espagnole, puis bouleversements politiques du XXᵉ siècle. La dictature de Fulgencio Batista, la révolution de 1959 menée par Fidel Castro, les nationalisations, l’embargo américain, la répression politique et l’exil massif ont profondément structuré la société cubaine. Ces couches successives expliquent en partie les métissages, les fractures identitaires, les histoires familiales éclatées, et les questionnements intimes qui traversent encore les générations.
Dans Soy Yo, cette histoire est présente sans être racontée frontalement par la famille. Cela s’explique notamment par le fait que la parole politique est difficile à tenir publiquement à Cuba. Le film en tient compte. Le contexte passe alors par la voix off d’Isaac et par les récits indirects. Par exemple par la grande-tante d’Athim qui évoque son oncle historien aujourd’hui décédé. Par ce qui est dit et ce qui reste en suspens.
Isaac Lasserre Pieri assume sa place dans le récit. Sa voix off est à la première personne. Elle situe le regard, explique certaines ellipses, rappelle d’où le film est regardé. Le documentaire repose sur cette relation : Athim qui montre, Isaac qui regarde et découvre. Le réalisateur n’apparaît pas à l’image, mais sa présence est constante, dans les moments partagés, dans la proximité avec la famille, dans l’implication émotionnelle. Le tournage se déroule dans une grande fluidité, portée par un lien familial fort et une confiance mutuelle.
La spiritualité afro-cubaine occupe également une place centrale dans le film. Le grand-oncle d’Athim est chaman. La rencontre avec lui est prévue dès le départ. Athim et Isaac passent plusieurs jours à ses côtés, ils s’immergent dans cette tradition pendant des heures. Une partie de ces moments est filmée : rituels, objets, tenues, gestes, paroles. Ces séquences ne relèvent pas du quotidien ordinaire, mais viennent compléter le propos du film. Elles donnent à voir une culture profondément différente de la culture française. Isaac, athée, le dit en voix off : il ne croit pas en Dieu, mais il ressent. Il décrit des moments très forts, déstabilisants, qui l’ont marqué.
Autre fil conducteur du documentaire, la musique traverse Soy Yo comme un langage à part entière. Déjà parce qu’à Cuba, elle est partout : dans les maisons, les rues, les rassemblements. Dans Soy Yo, elle rythme le montage et accompagne les émotions. Trois morceaux cubains structurent la bande sonore. Ils proviennent d’un petit groupe local, rencontré par hasard par Isaac lors de son retour en France. Ces musiques ne sont pas disponibles sur les plateformes. Elles existent presque uniquement dans le film. Ce hasard donne au documentaire une identité sonore d’autant plus singulière, étroitement liée à l’expérience vécue.
Le titre Soy Yo vient d’une prise de parole à la fin du film d’un membre de la famille d’Athim. Il signifie en espagnol « c’est moi », une sorte d’affirmation de soi. Il marque un passage, celui d’un cheminement vers l’acceptation, vers la possibilité de dire qui l’on est sans se fragmenter. Dès lors, Soy Yo ne cherche pas à conclure une quête identitaire. Il en saisit un instant précis, ancré dans une histoire familiale, sociale et politique. Un instant où l’affirmation devient possible.
Publié le 16 janvier 2026
